La mort de Rime-Arcane

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La mort de Rime-Arcane

Message par Thaleras le Jeu 4 Fév 2016 - 21:24

«Bash'a no falor talah ! »

Le cri de guerre thalassien résonna, s’envolant au-dessus du tumulte de la bataille, choc d’acier contre l’acier, fracas des armes contre les os, déflagration d’un sort de flammes. Il vit un des miliciens tomber sous les coups des assaillants et bondit prendre sa place, repoussant la goule aux griffes ensanglantées de sa précédente victime d’un bref cisaillement de lames. La ligne ne devait pas céder. Ils devaient tenir, coûte que coûte, sous peine de se voir submerger sans espoir de s’en sortir. Espoir qui, cependant, était déjà bien trop mince.

Ils étaient plongés dans un cauchemar. Un mauvais rêve. Rien d’autre ne pouvait leur permettre de revivre un tel passé, il en était convaincu. Et pourtant… La sueur sur son front, ce goût métallique sur sa langue, l’adrénaline pulsant dans ses veines, le sang battant furieusement à ses tempes, les rudes coups pour l’instant amortis par sa cuirasse d’acier et de cuir, tout cela semblait réel, bien trop réel à son goût.

« Reculez en ordre ! Vers l’hôtel de ville ! En ordre !»

Pouce après pouce, ils cédaient lentement du terrain aux morts. Le dernier milicien tomba avec un hurlement, se faisant comme avaler par l’effroyable masse de cadavres animés qui avançait contre eux. Loin derrière, il percevait le remue-ménage causé par la fuite des civils qui se repliaient en désordre vers le bâtiment central de la petite ville, seul lieu digne d’être défendu, dernière vague lueur d’espoir.

Du coin de l’œil, il vit sa nièce se faire repousser par une goule qui ouvrit leur ligne, mais le capitaine s’interposa, et elles disparurent de sa vue. Hors de portée. Redoublant d’effort, il engagea un furieux ballet de lames pour maintenir la cohésion de son coté, taillant avec rage dans la masse de chair morte aux griffes acérées qui tentait de l’attraper, de l'entraîner.

Des images se superposaient parfois dans son esprit à ce présent irréel. Au mouvement de ligne suivant, il se retrouva à combattre coude-à-coude avec son capitaine, comme il l’avait fait aux cotés de ses hommes, il y a de ça tellement et si peu de temps, dans un passé dont il fuyait ordinairement le souvenir. Mais là, il y avait là trop de similitudes, et des échos d’anciennes batailles, de luttes désespérées contre le Fléau s’imposaient à lui.
Un nouveau cri de guerre thalassien franchit ses lèvres et, coordonnant ses mouvements de lames avec ceux de Marà en une précision héritée de l’habitude, il balaya de nouveau l’air devant lui, brisant les os, tranchant les griffes, dévastant à deux le premier rang des zombies. Premier rang qui se reforma presque aussitôt, leur offrant à peine quelques secondes de répit.

Leur ligne se fit de nouveau enfoncer sur le coté, et un beuglement de Kyrael lui apprit que cette fois-ci, leur arcaniste avait été touchée. Naestrae vint en renfort et consacra le sol autour d’eux, leur laissant le temps de se remettre en formation, leur permettant de reculer encore de quelques pas vers l’hôtel de ville.
Aussi, c’est avec effarement qu’il vit soudain les rangs des morts s’ouvrir… Avant qu’un énorme crochet métallique ne vienne s’enfoncer dans le plastron de la paladin dans un effroyable crissement d’acier, déchirant sa cuirasse, plongeant dans sa chair et l'entraînant au cœur de l’ost ennemie.

Tout allait trop vite, tout échappait à son contrôle. Luttant sans relâche, il n’avait même pas encore pu prendre conscience de ce qui venait de se produire, il ne songeait pour l’instant qu’à se replier en rendant coup pour coup, puisant à présent uniquement dans ses réflexes et son instinct de combattant. Un cri d’alerte venant des mages du Kirin Tor protégés par leur première ligne annonça que leur sort de protection était enfin prêt, et, repoussant une dernière fois ses adversaires avant de se replier d’un bond, il vit le bouclier arcanique se dresser juste devant lui. Déjà, les morts frappaient dessus,  sans relâche, émoussant lentement mais sûrement les forces des arcanistes en pleine canalisation.

« Repliez-vous ! C’est le moment ! » Un de mages leur faisait déjà de grands signes, les pressant de fuir à leur tour.

Il avisa Syaméïs au sol, recroquevillée sur elle-même, et se pencha pour l’attraper dans ses bras et l’emmener à l’intérieur du bâtiment, la soulevant comme une plume. Les siens suivaient, hagards, pâles, tous plus ou moins blessés. Kyrael portait Linrielle inconsciente en marmonnant des paroles incompréhensibles, Marà semblait blessée à la jambe, seuls Dyrr et Guznik semblaient encore à peu près intacts. Lui-même, il n’en savait rien.

Un cauchemar. Ca ne pouvait pas être réel. La seule pensée à peu près cohérente qui traversait son esprit était celle-là. Il se refusait à réfléchir plus loin. La panique et une terreur aussi insidieuse que profondément enfouie dans son subconscient menaçaient déjà de le submerger. L’étreinte des bras de sa nièce autour de son cou se relâchait déjà, et il la sentait se laisser aller de plus en plus contre lui, la peau aussi blanche que de la craie.

« Il faut faire une barricade, bloquez cette porte, vite ! »

Il tressaillit, reprenant assez pied dans la réalité pour remarquer qu’ils étaient dans le hall de l’hôtel de ville. Un des mages accourut vers eux.

« Il faut retenir le Fléau le temps que je puisse faire un portail pour évacuer tout le monde ! Tenez bon ! » Il repartit aussi sec tandis que son collègue venait à son tour vers eux pour les aider.

Barricade. Il referma un peu plus ses bras autour de celle qui était de son sang en un geste protecteur si dérisoire à présent, tout en sachant froidement, dans un coin de son esprit encore logique et rationnel, qu’il ne pouvait rien faire pour elle en l’état. Qu’il ne pourrait rien faire pour elle.

Il la déposa doucement dans un coin alors que le hurlement d’agonie du dernier mage leur parvint, celui qui s’était sacrifié pour maintenir le bouclier jusqu’au bout. Avec l’aide de ses frères d’armes déjà à l’ouvrage, il entrepris d’entasser du mobilier devant la porte, puis s’adossa contre… Et attendit.

Les supplications et lamentations de Kyrael retentissaient dans la pièce d’à-côté, couvrant par moment le tumulte des civils se pressant au portail ouvert. Marà murmura quelques paroles indistinctes en thalassien, une chanson peut-être, il ne savait pas. Guznik faisant les cent pas, fixant la barricade, mains crispées sur ses armes. Dans un coin de la pièce, Dyrr attendait, pâle mais l’air déterminé sinon plus ou moins maître de lui. Et en face de lui, Sya’ fixait le vide d’un regard éteint. Un vague picotement au flanc droit lui apprit que peut-être, lui aussi avait été blessé, mais il n’y prit pas garde.

Le bois tressauta soudain contre son dos, et le bruit de dizaines de griffes raclant la porte se fit entendre. Les coups se faisaient de plus en plus violents et pressant à mesure que la vague morte-vivante s’écrasait contre ce ridicule obstacle de bois entre elle et ses proies. Lentement, les planches commencèrent à céder. Une griffe jaillit à quelques dizaines de centimètres de son visage, que Marà trancha d’un preste mouvement de lame.

« Guznik, emmène Sya’ dans l’autre pièce. »

Il se retourna face à la porte, se retrouvant aux côtés de Marà et du mage restant, pâle comme la mort dans sa robe violette, mais lui aussi empli de détermination malgré la frayeur qui se lisait dans son regard. Les zombies commençaient à émerger de l’enchevêtrement de bois et chaque griffe ou tête qui apparaissait était impitoyablement tranchée, mais inexorablement, le nombre de brèches augmentait. Ils ne pourraient pas tenir bien longtemps. L’arcaniste du Kirin Tor se fit brusquement happer par une ouverture et disparut dans un dernier cri.

« Repliez-vous dans la dernière salle ! »

Un sort lancé par Dyrr, puissant jet de flammes s’écrasant contre les débris de barricades et les morts , leur permit de se replier dans la deuxième pièce de l’hôtel de ville. Guznik les rejoignit, marmonnant un vague « Sya’… Lin’… Elles… ». Il se ressaisit et ajusta les sangles de son bouclier, et à trois, gobelin et elfes, ils se préparèrent à défendre chèrement l’ouverture suivante.
Mais, au moment où la barricade cédait complètement et où les morts déferlaient dans l’entrée, un hurlement de rage pure les firent sursauter. Ils s’écartèrent à temps pour laisser passer Kyrael, écumant de chagrin et de haine. Le guerrier berserker se jeta dans les rangs des morts, hurlant toujours, et disparut de leur vue. Son mouvement suicidaire semblait pourtant avoir considérablement freiné l’avancée du Fléau.

Sans plus attendre, ils se réfugièrent alors dans la pièce principale et entreprirent de barricader l’ultime porte entre eux et les zombies, tandis qu’au milieu de la pièce, le dernier mage, celui qu’ils pensaient être Rime-Arcane, maintenait à grand-peine un portail dans lequel s’engouffrait les derniers civils.

Les derniers bancs jetés contre la porte, il s’adossa à la barrière de fortune et regarda le mage s’effondrer, épuisé, rompant la canalisation du portail dès que le dernier des villageois fut passé. Lin’ gisait non loin, Guznik s’était remis à faire les cent pas, Marà était appuyée contre la porte à coté de lui, Dyrr se reposait contre le mur d’en face, se préparant sans doute à un dernier effort….

Ses yeux se posèrent enfin sur sa nièce, étendue elle aussi au sol, à quelques mètres de lui. Il se forçait à la regarder alors que son esprit refusait d’admettre l’évidence, alors que le sang rugissait dans ses veines et lui interdisait pratiquement de penser, IL se forçait à la regarder sans bouger,  maintenant la barricade de fortune, mains verrouillées sur ses armes. Il lui semblait percevoir chacune de ses inspirations, faibles,  trop faibles. Il la regardait cesser peu à peu de lutter, sombrer, ses yeux se fermant sur un dernier soupir.

Une rage froide l’envahit alors, chassant la fatigue, éclaircissant ses pensées, les affûtant comme jamais. Yeux fixés sur celle de son sang qui venait de s’éteindre, il laissa cette haine glaciale, calme, résolue, implacable, déferler en lui, s’abandonnant entièrement à son instinct et sa volonté, non plus de survie, mais de meurtre.

La clameur des morts, le raclement de leurs griffes parvinrent à ses oreilles, il écoutait tous ces signes avec détachement, assurant sa prise sur ses armes. Il décolla son dos de la barricade au moment où les vitres sur leur droite cédèrent sous la pression d’autres zombies et s’élança dans la mêlée aux cotés de Guznik et Marà, s’abandonnant entièrement dans la froide logique de ce combat sans issue, laissant les ombres l’envelopper et ses lames tourbillonner avec une précision et une force accrues. Des coups l’atteignirent, il n’y prit pas garde, il les sentit à peine. Il les laissait volontairement passer afin de frapper lui-même dans les failles dévoilées, cherchant seulement à faire le plus de dégâts possible.

Mais ils étaient trop nombreux. Alors que la barricade de la porte cédait à son tour, Marà, Guznik et lui furent durement repoussés par une escouade de zombies plus puissants que la moyenne. Il se redressa tant bien que mal, quelque chose de liquide lui brouillait la vue, qu’il ne pouvait pas ôter à cause de son heaume, et certains mouvements lui semblaient plus durs à effectuer que d’ordinaire. Il comprit avec le même détachement qui l’avait guidé ces dernières longues minutes que c’était la fin. Fin qui ne lui laissait qu’un goût amer dans la bouche. Derrière lui, Marà ne semblait plus pouvoir se relever mais gardait ses armes en main, chantant d’une voix faible un air qu’il reconnaissait à présent et ne connaissait que trop bien. A ses cotés, Guznik s’élançait désespérément en un ultime assaut tandis que Dyrr incantait un dernier sort, désireux de détruire le plus possible de cette vague de morts qui s’apprêtait à les engloutir.

En face d’eux, le seul mage restant en vie, celui qu’ils connaissaient sous le nom d’Ignavus Rime-Arcane, se fit brutalement renverser par une goule qui plongea ses griffes vers lui, et…

Le monde implosa alors en une multitude d’éclats noirs.


Il se réveilla brusquement dans un des hamacs de la taverne hordeuse de Dalaran, en proie à de sévère courbatures, à un mal de crâne sans pareille et à une panique qui menaçait de le submerger entièrement. Autour de lui, ses frères d’armes émergeaient peu à peu, tous là, tous en vie, se débattant tous avec les dernières bribes d’une même terreur sans nom.

Et ce n’était qu’un cauchemar…

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