Une vie de chien

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Une vie de chien

Message par Niall Cabot le Lun 21 Aoû 2017 - 18:34

Cette semaine encore, il a ramené le plus d’argent. Les autres tirent grise mine et certains des moins doués lui lancent des regards torves quand le Maître regarde ailleurs. Il note les noms, ou les visages de ceux dont il ne connait pas le nom, et se rappelle de les éviter jusqu’à ce qu’il les voit regarder quelqu’un d’autre de travers.
Il ne tire aucune fierté de ses résultats, à vrai dire, il aurait préféré que le Maître ne fasse pas les comptes publiquement comme il le fait. Il aurait préféré que personne ne sache et que personne ne le voit. Mais il se doute bien. Il se doute bien que si le Maître fait ça, c’est pour obtenir exactement ce qu’il se passe. Qu’il y en ai qui soient fiers, d’autres qui aient honte et d’autres qui soient en colère. Il l’avait entendu appeler ça « la sélection naturelle » quoi que ça veuille dire. Lui aurait plutôt appelé ça le « cassage de gueule naturel ». Chacun son point de vue.
Il contemple la cohue devant la cantine. Ou tout du moins le placard spacieux dans lequel les enfants se tassent pour manger tous les soirs.
Non, pas envie de se battre pour obtenir des miettes, autant ne pas manger ce soir.
Ou peut-être qu’il trouverait quelque chose dans les poubelles derrière la taverne ?
Si quelqu’un s’était soucié de lui à ce moment là, il l’aurait vu dodeliner de la tête, ses yeux bleus et froids posés sur ses compagnons de misère sans vraiment plus s’y intéresser.
 
C’est un risque à prendre, le programme annonce Fredrit Rossignol, un barde qu’il n’a jamais vu encore et le menu, lui, propose un ragoût de légumes qu’il aime beaucoup. Tant pis pour le couvre-feu, son dortoir s’était encore rempli, avec un peu de chance les seuls qui remarqueraient son absence ne cafarderaient pas. Avec un peu de chance il arriverait à rentrer discrètement avant l’aube. Et avec encore un peu de chance, le Maître ne remarquerait pas lui-même qu’il lui manquait quelqu’un.
Il rit intérieurement, sans rien laisser paraître, la bonne humeur étant proscrite, autant éviter une punition supplémentaire. Parce qu’il sait parfaitement ce qui l’attend à son retour. Le Maître saurait, d’une manière ou d’une autre, il savait toujours. Les plaies dans son dos étaient à peine guéries de la punition précédente.
 
Un chat à neuf-queues. Drôle de nom se dit-il en se faufilant hors du hangar par une fenêtre sur le toit. Les queues de chat, c’est plutôt doux lui semble-il.
 
Il se fige, à moitié extrait de la minuscule fenêtre. Ils ont changé de garde à la taverne ? Et est-ce que Crissie travaille toujours là-bas… Le doute l’assaille, est-ce que ça va vraiment valoir le coup d’avoir aussi mal juste pour quelques heures de liberté ?
 
Oui, oui, ça en vaut toujours le coup. Il finit de s’extirper de la fenêtre et ralentit sa glissade potentiellement fatale sur les tôles du mieux qu’il peut. Ca vaut même le coup de tomber et de s’écraser par-terre comme une merde. Si il avait la moindre idée d’où aller pour que le Maître ne puisse pas le retrouver, il se tirerait dans la seconde.
Mais comme les autres, il a été bercé des histoires terribles du sort qui attend les gamins comme lui chez les citoyens. De la prison, de la peine de mort, du mépris et de l’indifférence, au mieux, de la haine et de la méfiance, au pire. Il frémit en arrivant au bord du toit et s’arrête de justesse avant le vide, comme à chaque fois. Et il remercie il ne sait pas qui d’être aussi petit et maigrelet pour son âge, assez pour pouvoir courir le long de la gouttière en pierre jusqu’au bâtiment d’à côté.
La taverne est en bordure des bas-fonds, non loin de la place du marché où il va si souvent faire les poches des honnêtes gens. Il est bien conscient de ne pas être objectif mais l’endroit lui semble incroyablement luxueux avec ses tables au verni écaillé, certes, mais vernies tout de même, avec ses bancs, sa paille sur le sol et ses lampes qui éclairent toute la pièce. Il y a même une petite scène et une cheminée. Et un étage avec des chambres, même si personne n’y dort.
 
En se débrouillant bien, il peut grimper dans la charpente de la pièce principale et passer là l’essentiel de la nuit, calé dans l’obscurité à écouter la musique et regarder les gens vivre leur vie. Patiemment, il attend que l’endroit se remplisse puis qu’un groupe arrive pour pouvoir se faufiler sans que le garde à l’intérieur ne le remarque. Sans que personne ne le remarque, si il attire l’attention de qui que ce soit, il se fera jeter dehors à coups de pied au cul.
Une fois à l’intérieur, il navigue aussi discrètement que possible entre les tables, les gens, les bancs, les serveuses. Pas une seule fois il ne jette un coup d’œil vers la scène, il ne faut pas se déconcentrer. Il s’est déjà fait prendre plusieurs fois au fil des années et un jour, le patron en aurait assez. Et il préfére laisser ça à son lui futur. Personne ne voit la petite silhouette dépenaillée qui grimpe à l’étage supérieur et il peut aller s’installer sur sa poutre préférée sans encombres.
Il fait bien chaud, le dos contre le conduit de la cheminée, et la musique est incroyablement jolie. Une belle nuit en perspective.
 
***
 
« Cabot… J’espérais que tu ai enfin compris…
 
Le Maître observe son protégé d’un œil morne, pourtant, une profonde irritation perce dans sa voix.
 
« Si tu n’es pas capable de respecter des règles aussi simples, je ne vais pas pouvoir te garder…
 
Une lueur d’espoir se fit jour au fond du gamin, si il le renvoit, il ne partira pas à sa recherche ensuite. Et s… Un éclat de rire méchant piétine les espoirs du gamin, les réduit en poussière et les disperse aux quatre vents.
 
« A quoi est-ce que tu pensais, dis-moi ?
 
Cabot garde le silence. D’aussi loin qu’il s’en souvienne, il n’a jamais parlé. Il n’a jamais eu envie d’essayer et jamais rien eu à dire à qui que ce soit. Et peut-être qu’après tout ce temps, il est trop tard, et qu’il ne pourra plus jamais parler. Il n’en sait rien et n’a pas envie de le découvrir, spécialement pas aujourd’hui.
 
« Ah oui.
 
Avec un soupir encore plus agacé, le Maître se penche pour noter quelque chose sur le parchemin posé sur son bureau.
 
« Va-t-en. Puisque tu ne parles pas, moi non plus. Tu découvriras bien assez tôt ce qui t’attend.
 
Ce n’est qu’à demi-soulagé que Cabot quitte le bureau du Maître. Il n’a pas la moindre idée de ce qui va lui arriver. Est-ce qu’il va disparaître comme certains autres au fil du temps ? Les rumeurs vont bon train de puis des années, depuis que ça a commencé, surtout au milieu d’enfants ignorants et laissés à eux-mêmes. Prostitution, mort, esclavagisme, mangé vivant par des chiens, impossible de savoir lequel lui parait le moindre.
C’est la boule au ventre qu’il reprend son quotidien, retourne sur le marché, se fait attraper parce que trop préoccupé, est renvoyé chez les mendiants en guise de punition et ne ramène plus un sou. Il est trop vieux malgré son jeune âge, il est trop mignon, il a l’air en forme, quoi qu’il fasse. Même si il aspire ses joues, se coupe les cheveux n'importe comment et se salit. Même si il se cogne et se fait un œil au beurre noir. Ça ne marche plus. Peut-être aussi parce qu'il ne supporte plus de faire la manche.
A la fin de cette semaine-là, il ne se fait pas d’illusions, il va être encore rétrogradé, trop bas dans la liste, si ce n’est dernier du classement. Et ce sera une raison de plus de vouloir lui taper dessus. Si seulement il avait un moyen, n’importe lequel, de partir d’ici…
 
« Cabot, tu es attendu à l’entrée, dépêche-toi.
 
Un coup de coude dans le dos de la part du Maître pour le pousser dans la direction approximative de l’entrée vient ponctuer l’ordre.
Cabot ne fait mine de se dépêcher que le temps d’être hors de vue, il tourne dans le premier couloir qu’il trouve, un qui ne va pas vers l’entrée, et prend ses jambes à son cou. Quoi qu’il arrive, il ne doit surtout pas aller là-bas. Il en est tellement sûr que ses entrailles se sont gelées dans son ventre.
 
Il ne doit surt-… son train de pensée est brutalement stoppé par un obstacle inattendu qu’il percute de plein fouet. Un obstacle qui ricane et l’attrape par le col et les cheveux en même temps.
 
« N’importe quoi ces gamins, ça croit que ça va réussir à s’enfuir. On paye assez cher comme ça, c’est pas pour vous laisser filer.
 
Cabot se débat comme un beau diable, tant pis si ça lui arrache les cheveux en passant, tant pis si ça lui fait horriblement mal quand l’elfe le cogne dans un mur pour le calmer. Tant pis, tant pis, il veut rester là finalement. C’est très bien ici. Il ne veut surtout pas partir. Il ne veut surtout pas passer par l’entrée.
 
Non, non, non, songe-t-il désespérément quand on le balance sans ménagement dans une cage scellée sur un chariot où il rejoint ses compagnons d’infortune. D’un coup d’œil il voit qu’il est largement plus vieux que les autres et une pointe de rage incandescente se plante dans son estomac quand il se rend compte que non seulement il a été vendu, mais qu’en plus il a rapporté plus d’argent qu’il n’aurait du au Maître. Il s'en rappellera, il se le promet. Et si un jour il a le pouvoir de lui faire payer, le Maître apprendra qu'il n'était vraiment pas une bonne affaire en fin de compte.
S’asseoir n’est pas simple, il a mal partout, il n’y a pas de place tant la cage est pleine et les autres enfants sont apathiques quand ils ne sont pas secoués de sanglots hystériques. Personne ne s’écarte pour lui, pire, la gamine à côté s’accroche à lui en pleurant et en gémissant, son nez plein de morve collé sur sa chemise dépouillée.
 
Mais il n’a pas le cœur de la repousser et d’être méchant avec elle. On pourrait dire qu’elle pleure un peu pour lui aussi. Alors il passe un bras aussi réconfortant que possible autour de ses épaules, s’assoit, et regarde en silence défiler les ruelles, les rues, puis l’avenue qui mène aux portes de la ville.
 

Il serait bien resté, finalement.
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Re: Une vie de chien

Message par Niall Cabot le Mar 22 Aoû 2017 - 20:39

Il ouvre les yeux sur le plafond mangé aux mites de son dortoir et contemple un long moment la tache d’humidité. Est-ce qu’elle s’est agrandie ? Si la fissure entre les planches finit par gagner du terrain, il pleuvra sur sa paillasse à chaque fois qu’il pleuvra dehors.
Il lui faut un temps fou avant de se rendre compte qu’il fait jour et qu’il n’y a pas un bruit. Il ne voit le jour que le matin normalement. Et il y a tellement de bruit, les surveillants qui hurlent, les enfants qui se battent, pleurent, supplient ou crient. Il y en a qui se contentent de crier, sans aucune raison. Il en grimace de peine. Peut-être que ça lui arrivera à lui aussi un jour. Son esprit ne deviendra plus qu’un grand cri.
 
Combien de temps a passé ? A quoi pensait-il ? Il fait jour et il n’y a pas de bruit. Le sursaut de compréhension ne l’aide pas à se redresser dans le lit, il lui fait juste horriblement mal. Inspirer par le nez, souffler par la bouche. Recommencer. Encore. Encore. Et ça passe.
 
Quand il rouvre les yeux, le soleil a bien décliné, mais il n’y a toujours pas un bruit à la surface. Il n’en revient pas que cet endroit puisse être aussi silencieux. Que lui est-il arrivé ? Et plus important, que va-t-il lui arriver ensuite ? Etre allongé sur son lit en pleine journée, ce n’est vraiment pas bon signe. Peut-être qu’il est mort là-dessous, ou qu’il va bientôt mourir et qu’il délire. Il pousse un soupir déçu, il aurait préféré un endroit plus joli avant de mourir, tout de même.
 
Une voix aigue couine à son oreille et le réveille dans un sursaut douloureux.
 
« Parle-moi, parle-moi, Cabot ! Parle-moi ! T’es là ? Me laisse pas là !
 
En plus de la voix, des petits ongles tout aussi aigus se plantent dans son torse et les mains qui vont avec le secouent trop durement.
 
« Aïe, Lilia, tu me fais mal….
 
Le silence avec elle, finit toujours par être douloureux, alors même un chuchotement comme celui-ci suffit. Il a soif, mais pour boire, il faut sortir de la cabane, aller demander à un surveillant. La tâche le dépasse totalement, tant pis, il va continuer à avoir soif.
 
« T’es là ! T’es là ! T’es là…
 
L’adolescente épuisée s’allonge près de lui, ses bras solidement attachés à lui, et murmure inlassablement sa litanie.
 
« T’es là, t’es là…
 
Jusqu’à s’endormir. Il n’a pas la force de lever la main pour caresser ses cheveux et encore moins de trouver des mots pour la réconforter. De toute manière quand elle est angoissée comme ça, elle n’écoute rien et s’il essaye trop, elle s’énerve. Autant refermer les yeux, elle lui tient chaud et il avait un peu froid, il s’en rend compte maintenant.
 
Il ouvre encore les yeux, il a l’impression de ne faire que ça. Il fait nuit cette fois, tout le monde dort. Tout est calme et il n’entend que les enfants rêver, ou cauchemarder pour certains. Il contemple le rai d’obscurité plus claire qui se plaque sur la tache, au plafond. Etrange comme il peut soudainement savoir ce qu’il s’est passé alors que les fois d’avant, il n’arrivait pas à réfléchir. Il lui est arrivé la même chose qu’aux autres, d’un coup, il a commencé à convulser, il est tombé, puis il a perdu connaissance. A-t-il eu l’air aussi ridicule que les autres à se trémousser sur le sol la bave aux lèvres ? Il n’y en a pas eu depuis longtemps dans leur dortoir mais il se rappelle très bien que les autres ont été laissés là jusqu’à ce qu’ils crèvent de faim ou de soif. Donc il va devoir se lever, traverser la cabane, descendre les trois marches, puis traverser la cour boueuse, frapper à la porte, et demander de l’eau. Difficile de dire si il y arrivera avant que le soleil se lève et que tout le monde parte travailler. Auquel cas, il devra attendre toute la journée pour que le surveillant revienne. Ils sont payés et ils sont libre eux, mais ils ont un travail tout aussi pourri. Certains d’entre eux aiment ça, ça se voit.
 
Il se traîne, il lutte, il a mal, il tombe, il se cogne. Ca lui demande un temps fou, une énergie qu’il n’a absolument pas, à chaque pas il a l’impression de dégringoler au fond d’un trou et de remonter laborieusement à la surface. Mais c’est ça ou crever dans son lit. Crever. Crever, ça ne le dérangerait pas tant, mais il ne peut pas faire ça à Lilia, ce serait vraiment un sale coup. Elle rejoindrait les autres crieurs et ç’en serait fini de toutes ces années passées à s’occuper d’elle et s’assurer qu’elle ne perde pas totalement la boule. Il aurait fait tout ça pour rien.
 
« Ilv…
 
Il a failli dire ce à quoi il pensait et un frisson d’effroi le traverse. Oui, il va falloir qu’il pense à mettre son plan à exécution. Non, ce n’est pas nécessaire d’en informer les surveillants. Il est devant leur cabane. Leur bureau, ils appellent ça.
 
« Je… De l’eau, s’il vous plait.
 
Avec sa langue pâteuse d’être trop sèche, il marmonne et bafouille un peu. Et avec ses muscles raides comme des piquets, il a bien du mal à baisser la tête comme il est de coutume de faire ici. Si il la baisse trop, il va tomber tête la première et le surveillant appréciera encore moins.
 
« Ah putain, t’as vu ta gueule ? Pourquoi tu reste pas crever dans ton lit comme les autres…
 
Cabot parvient à s’arracher un haussement d’épaules, il a soif, vraiment très soif.
 
« Répond, morveux.
 
« J’ai… des gens qui comptent sur moi. De l’eau, s’il vous plait.
 
Une réponse qui arrache un rire moqueur au surveillant. Il a l’habitude pourtant, ça n’a jamais été différent, jamais. Alors pourquoi est-ce que ça lui pince le cœur à chaque fois ? Même quand il va bientôt mourir de déshydratation. Il ne sait pas exactement l’âge qu’il a. Adolescent depuis un moment, c’est tout ce qu’il sait. Il a perdu le compte des années en plus depuis qu’il est ici, les saisons se ressemblent, il les confond. Et c’est comme ça depuis toujours.
 
Un bol d’eau lui est brutalement mit dans les mains, il lutte pour ne pas tomber, ne pas renverser, ses muscles hurlent au supplice, et lui alors ? Le surveillant a refermé la porte, il peut s’appuyer, se laisser glisser, s’asseoir sur les marches. Il est trop tôt encore, ou trop tard peut-être, ils ne sortiront pas tout de suite. Ca ne lui a pas pris la nuit finalement.
 
« Qu’est-ce qu’ils vont en faire ? T’as vu son état ? C’est un miracle qu’il soit pas mort, déjà. Putain si jamais ils nous demandent de le tuer, moi je refuse. Je te préviens, je le referai pas.
 
Et pourquoi est-ce que ce genre de discours ne le blesse pas. Alors que de simples moqueries sur ses responsabilités le chamboulent ? Le mystère reste entier. Il n’a la force que de siroter son eau salvatrice au goût de terre et d’écouter les voix étouffées par le bois.
 
« Il pourra plus descendre dans la mine, c’est sûr.
 
« Il marche, au moins.
 
« Ouais mais t’as bien vu.
 
« Ils vont peut-être le mettre à la préparation ?
 
« Je sais pas, y’a pas mal de trucs à porter.
 
« Faut faire un rapport du coup ? Il est où le modèle decopie ? Et l’encre ? Et la plume ?
 
« Ou sinon… Ou sinon, on le met à la cuisine et on dit rien. Ils verront pas la différence, un môme de plus ou de moins…
 
« Tu crois qu’il a hérité des recettes de maman ?
 

Une vague de soulagement accompagne les rires des deux surveillants. Aux cuisines. Ca ne peut pas être pire que dans les galeries. Il arrivera bien à voler quelque chose pour avoir de quoi manger pendant leur fuite. Mais pour le moment, il finit son bol, en lèche les parois pour en récolter la moindre trace d’humidité et pose l’ustensile sur une marche. Il faut retourner au lit. Peut-être que demain ça ira assez pour aller manger.
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Re: Une vie de chien

Message par Niall Cabot le Mer 30 Aoû 2017 - 5:31

Pas pire que les galeries ! N’importe quoi ! S’exclame-t-il mentalement après un énième coup de pied dans les côtes. Avec ces foutues chaussures pointues, ça fait un mal de chien. Au moins en bas là-bas, même si il avait l’impression que ses bras allaient tomber, même si répéter les mêmes gestes pendant des heures, même si faire un nombre incalculable d’aller-retour plié en deux était insupportable, même avec tout ça, au moins, on lui foutait la paix. Personne ne lui parlait, personne ne l’engueulait, personne ne lui faisait de reproche, personne ne lui tapait dessus. La seule chose qui pouvait lui arriver, c’était de crever. Pas la pire des échéances. Vraiment pas.
 
La cuisine est en fait une cabane dotée d’un poêle et un grand four et l’essentiel du travail qu’il a à fournir consiste en éplucher et découper une quantité toujours renouvelée de pommes de terres, de navets, de carottes et de choux. Et de touiller quand le cuistot n’est pas là. Au lieu de travailler douze heures par jour, il en travaille pas loin de vingt. Il ne compte plus le nombre de fois où, comme à l’instant, il s’est endormi sur ta tâche et s’est fait réveiller par un coup de pied et des vitupérations pleines de venin.
Mais peu importe, ce n’est pas la peine de s’attarder là-dessus, plus la peine, puisque la rumeur qui courait est vraie, il y a des voyageurs qui se sont arrêtés à la mine. Toute une caravane d’elfes qui rentre en Quel’Thalas, toute une file de chariots dans lesquels se cacher, voler de quoi manger, patienter jusqu’à retourner à Lune d’Argent. Il n’aurait jamais cru avoir hâte de retourner là-bas mais c’est bel et bien le cas. Ce soir, dès que le cuistot le libèrerait, il irait chercher Lilia et ils disparaîtraient.
 
Il se raccroche à cette idée, se coupe un peu le doigt en épluchant, glisse une carotte dans sa tunique quand le cuistot a le dos tourné. Il faut être patient, il l’est en temps normal, mais là, la perspective de la liberté semble le brûler de l’intérieur. Il ne sait pas même depuis combien d’années il survit ici mais une chose est sûre, aujourd’hui est son dernier jour.
 
« Tu te fous de moi ?
 
Le rugissement le fait sursauter et il s’entaille encore la main, mais c’est bien le dernier de ses soucis. Le géant qui fait office de cuisinier pour la mine, et tient plutôt du repris de justice triplement récidiviste, l’attrape par le col et le soulève comme une plume. Il s’agite au bout du bras, maudissant sa petitesse et sa légèreté. Et se rappelle trop tard, bien trop tard, qu’il a des carottes dissimulées sous sa tunique. Il s’immobilise en les entendant tomber, devient pâle comme la mort, ses yeux écarquillés de terreur. Quelle ironie, ce serait le dernier jour aujourd’hui parce qu’il allait mourir. Il ferme les yeux quand le coup vient, la louche en bois lui fait résonner le crâne et claquer des mâchoires. Il espère que Lilia le pardonnera d’avoir été aussi con. Il espère qu’elle ira bien. Ou pas trop mal du moins. Puis il se sent voler et quand il rouvre les yeux, c’est pour voir la boue durcie de la cour se précipiter à sa rencontre. Un craquement sinistre retentit à l’intérieur de lui. Une sensation qui le rend fou, avant même que la douleur ne soit une idée dans sa tête. Pire encore quand la botte du cuistot s’écrase sur sa tête et la fait encore craquer. C’est comme un toit qui craque avant de s’effondrer, un mat qui craque avant de se briser. La terreur que cette sensation amène, l’incrédulité, comment est-ce qu’il peut être encore en vie ? Conscient ?
Il entend quelqu’un crier quand le cuistot l’écrase une deuxième fois, ça craque toujours. Ca va céder, d’ici quelques secondes, il va voir l’intérieur de sa tête se répandre sur le sol.
Quelqu’un crie encore quand le pied se relève. La troisième fois, ce sera la bonne, et il pourra enfin arrêter cette impression qui le rend fou, cette sensation d’une boîte mal fermée, de deux bords qui ne s’alignent pas, la terreur qui lui broie le cœur.
 
Mais non. A la place on le tripote, on le retourne, si délicatement que la douleur explose sous son crâne brisé, le secoue jusqu’aux pieds, lui fait voir de superbes couleurs et le dévore de l’intérieur.
 
« Je l’emmène ! Un enfant ! Traité dans ces conditions, je…
 
La colère et le scandale étouffent la voix de la femme qui a empêché la botte de s’écraser une troisième fois. Avec ses collègues, elle récupère le petit, prie pour qu’il se remette bien ou meurt vite. Ils sont prêts à partir, ils ne retarderont pas la caravane pour un enfant agonisant mais elle fera ce qu’elle peut, voilà. C’est tout ce qu’il y a à faire.
 
C’est là qu’elle relève la tête, qu’elle réalise qu’il n’est pas le seul enfant à vivre ici. A travailler ici. Qu’elle voit une gamine sale, couverte de poussière de minerai, qui se précipite vers eux en poussant un hurlement strident, puis un deuxième.
 
« Cabot ! Cabot !
 
Elle cherche à le secouer, se fait repousser. Hurle, crie, s’effondre, supplie, menace, exige. Elle ne survivra pas sans lui, elle le sait, elle le répète, elle continue, jusqu’à ce que la femme renonce, lui fasse signe de la suivre et l’emmène avec elle, elle aussi.
 
***
 
Les cahots de la route font tellement mal. Il a l’impression d’avoir la tête deux fois plus grosse à gauche, une moitié de tête démesurée, brûlante et horriblement douloureuse. Des couteaux se plantent dans son œil quand il essaye de l’ouvrir, ça pulse, ça tire, ça brûle, il n’ose même pas y porter la main pour se faire une idée.
 
Lilia est là, elle lui tient la main, la plupart du temps, elle la serre beaucoup trop et lui fait mal. Elle n’a jamais été une présence réconfortante, d’autant qu’elle a toujours besoin d’être réconfortée. Ca fait une raison d’essayer de supporter.
 
La femme lui parle de temps en temps, elle lui dit qu’ils ont fait ce qu’ils pouvaient, que quelqu’un est « un peu guérisseur », qu’il va survivre et que la douleur finira bien par s’en aller. Il déteste ça quand elle lui parle, elle n’arrive pas à s’empêcher d’avoir l’air dégoûtée, elle n’arrive même pas à cacher qu’elle regrette de les avoir emmenés. Tous les soirs elle répète à son ami qu’ils les laisseront au premier orphelinat qu’ils trouveront.
 
Bon débarras, c’est lui qui partira. Dès qu’ils seront à Lune d’Argent, quel que soit son état, il partira, emmènera Lilia. Avec sa tête, il arrivera bien à mendier de quoi les nourrir le temps que la douleur passe un peu. Si elle passe. Rien que cette pensée le rend fou à nouveau, il a envie de se secouer, de crier, que tout ça n’existe pas. Que faire, à la place, il la repousse loin de lui, à quoi bon ? A quoi ça sert de penser au pire, d’avoir peur ? Ca ne l’aidera pas, ni maintenant, ni plus tard.
 
Les jours passent, les semaines aussi, il essaye, tous les jours, de supporter le plus longtemps possible avant de s’effondrer. Parfois il tient plus longtemps, parfois moins, Lilia dit qu’il progresse, lui est moins optimiste mais il fait de son mieux. Il ne peut pas faire grand-chose d’autre.
 
Et quand le jour de descendre en route arrive, il est prêt. Prêt à sauter du chariot et à trébucher et tomber. Prêt à courir se cacher dans un coin où on ne les remarquera pas. Prêt à risquer d’empiéter sur un territoire. Prêt à mendier jusqu’à ce qu’il trouve la force de faire autre chose. Il est prêt.
 

Parce qu’après tout, c’est aujourd’hui le premier jour de sa liberté.
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